Côte d’Ivoire : le rite ancestral du deuil

Lumières du deuil. Photo (c) Géralt

Valérie K. a perdu sa maman. Elle est jeune et doit faire face à cette situation inattendue en organisant des obsèques, avec l’aide des siens. L’exercice est codé, elle le maîtrise mal eu égard à son âge, mais elle ne doit rien laisser au hasard sous peine de s’attirer le courroux des anciens.

Un défi pour la jeune génération

Lorsque l’on vit à Abidjan, et plus encore quand on a habité les pays voisins d’Afrique de l’ouest, on y respire un vent de modernité. Des tours, des routes goudronnées sur l’ensemble des axes principaux, des enseignes commerciales de Carrefour, Casino, Zara, Mango, Mr Bricolage qui ont fière allure, des hommes et les femmes qui vont et viennent dans des tenues vestimentaires occidentales et tendances. Une façade? 

Sous cette patine attrayante la Côte d’ivoire reste fidèle à ses modes de fonctionnements traditionnels. Ici, on ne met pas de clignotant pour tourner, on sort le bras par la vitre. On négocie une remise avant tout achat, même le plus anodin. A la pharmacie, on raye la boîte de médicament pour indiquer la posologie: deux traits en diagonales pour une prise deux fois par jour. Bref, on vit selon des codes indispensables à l’ordre sociétal. 


« C’est un peu embêtant, mais c’est la tradition »

Le maintien de ces normes est fondamental car il est identitaire et à ce titre, il doit être respecté. Le rite du deuil n’y échappe pas. Voici ce que vous devez savoir si vous participez à des obsèques en terres ivoiriennes. D’abord, il y a le « yako », expression de la compassion. Même si le cadran de votre montre indique minuit, il est impératif – entendez « bien vu » – de venir présenter son « yako » à la famille dès l’instant où la nouvelle du décès est connue. Cette obligation en génère une seconde: toute personne venant de loin pour exprimer ses condoléances peut s’installer au domicile de la famille endeuillée qui lui doit logis et couvert. Un neveu de la défunte commente en souriant: « C’est un peu embêtant, mais c’est la tradition ». Il poursuit: « Nous avons quand même choisi de fixer un horaire, parce que sinon, on ne s’en sort plus. Et les gens qui viennent s’installer chez toi le temps des funérailles, il faut les gérer »

« Si tu pleures, elle devra pleurer avec toi »

En arrivant à la veillée mortuaire, Marc, un autre neveu de la défunte précise avec nonchalance: « Si tu pleures, elle devra pleurer avec toi ». En réponse au silence lourd de questionnement qu’il a fait naître, il tente de rassurer: « Ne t’inquiète pas, on peut payer des gens pour ça ». Il est en effet possible de faire appel à un mandataire. Une personne déléguée pour pleurer à notre place. Des pleureuses, groupes organisés de femmes – plus rarement d’hommes – se déplacent à des funérailles moyennant rémunération, pour pleurer les morts, afin de les honorer. Plus il y a de larmes versées, plus le mort peut « se reposer ». Il semble que la tradition se perpétue de mère en fille, en particulier chez les ethnies de l’Ouest ivoirien. Et ça paie. Plutôt bien même pour la Côte d’Ivoire, entre 200 et 500.000 francs CFA par mois. Il explique: « Si tu n’arrives pas à pleurer, c’est mal vu. On va croire que personne n’aimait le défunt et c’est mauvais pour ta famille. Alors on engage des personnes pour pleurer ». Mille questions viennent à l’esprit et celle qui taraude est de savoir ce qu’en pense Marc, du haut de ses 40 ans. Il cherche ses mots, comme pour éviter de choquer: « C’est un peu dépassé. On sait bien que tout le monde aimait tantie. Mais c’est important pour les vieux, alors on le fait »

« Le problème c’est qu’ils ne se rendent pas toujours compte que ce n’est plus adapté »

Vers 19h arrivent les dignitaires qui viennent saluer la famille selon un protocole qui ne laisse pas de place à l’improvisation. « On sait déjà comment ça va se passer. Ils vont d’abord demander des nouvelles de la famille et puis la discussion suivra son cours, dans un ordre précis », raconte Marc. Et que se passerait-il s’ils décidaient de ne pas suivre toutes ces règles ? « Si tu ne suis pas la tradition, tu peux être exclu du cercle familial. Les anciens qui vivent au village n’acceptent pas qu’on se dispense d’honorer les morts. Le problème c’est qu’ils ne se rendent pas toujours compte que ce n’est plus adapté. Beaucoup de personnes perdent leur emploi au village à cause de cette tradition. Tu imagines ? parfois les épouses doivent rester enfermées dans leur chambre pendant les 40 jours qui suivent l’enterrement. Quand tu as déjà passé plusieurs jours en dehors de ton travail pour organiser les funérailles et qu’après tu ne peux plus sortir, ton patron ne t’attend pas »


L’ambivalence de la jeunesse ivoirienne laisse perplexe quant à l’avenir qui sera réservé à cette tradition. Certes, elle souhaiterait se concentrer sur le processus intime de deuil. Cependant, et pour longtemps encore, le poids de la tradition devra l’emporter.

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