Guérir le paludisme : bras de fer entre allopathie et phytothérapie

Ils s’affrontent à coup d’études scientifiques et d’annonces médiatiques. D’un côté les partisans d’un traitement anti-paludique par la médecine douce et de l’autre, ceux qui prônent l’allopathie : Pour mieux comprendre les tenants et aboutissant de cette situation, «On dit quoi?» à mené l’enquête en Côte d’ivoire et a confronté les arguments de terrain avec ceux de spécialistes français.  

Dans son rapport de novembre 2018 sur le paludisme, l’OMS confirme que 2 objectifs de sa stratégie mondiale 2016-2030 (réduire les cas et les décès dus au paludisme d’au moins 40 % d’ici à 2020), ne seront pas atteints. Cette problématique est pourtant centrale pour l’émergence de l’Afrique qui à elle seule, enregistrait en 2017 plus de 90% des décès liés à cette maladie à l’échelle mondiale. Elle se place loin devant l’Asie du Sud-Est (5%) et la Méditerranée orientale (2%).

Sous l’égide de la Maison de l’Artémisia, des chercheurs veulent contrer cette perspective et militent pour faire cesser la commercialisation des traitements pharmaceutiques classiques en les remplaçant par une polythérapie naturelle. Une plante, l’Armoise (Artémisia de son nom scientifique) préviendrait et guérirait cette maladie. Les cinq arguments principaux sur lesquels ces chercheurs fondent leur action sont pourtant réfutés par l’OMS et d’autres instituts de recherche. Qu’en est-il ?

La Maison de l’Artémisia est une association fondée par le Dr. Cécile Cornet-Vernet, orthodontiste française. Elle vise à vulgariser la culture et la consommation d’Artémisia dans toute l’Afrique. En cinq années à peine, plusieurs entités se sont développées sous cette appellation dans dix-huit pays d’Afrique notamment le Togo, le Bénin, le Cameroun, Madagascar, le Rwanda, et la Côte d’ivoire qui compte cinq sites (Abidjan, Grand Bassam, Korhogo, Yamoussoukro, Adzopé). Fait surprenant, ces structures ne sont pas gérées par l’association en France mais fonctionnent de façon autonome et sans contrôle spécifique d’une entité « mère ».

Les adhérents tissent des réseaux d’information au sein des villages, généralement avec l’appui de congrégations religieuses, d’agriculteurs et d’agronomes qui sont chargés d’étudier la plante in-situ en recherchant les meilleures techniques de culture et de récolte. Ils diffusent ensuite le savoir-faire issu de cette expérimentation. C’est donc la mission du Père Barnabé Bakary, agronome de formation qui dirige la Société Agricole et Piscicole (SAP) de la Mé créée en 1993, dans la région d’Adozpé en Côte d’ivoire. La culture de cette plante y est effective depuis mars 2018 et vingt personnes y ont déjà reçu un enseignement certifiant leur capacité à dupliquer des plantations d’artémisia. 300 autres habitants de la région ont été sensibilisés au potentiel de la plante par le biais de vidéos et de journées d’échanges. « Il faudrait qu’en 2020, dans chaque village d’Adzopé, l’on soit en capacité de produire de l’Artémisia » souhaite le Père Bakary.

Premier argument avancé : l’Artémisia est utilisée avec succès en Chine depuis 2000 ans. Si la molécule est contenue dans la plante, la plante seule aurait le pouvoir de soigner. « Affirmer que seule la plante soigne revient à nier le travail des chercheurs comme Youyou Tu » contredit le Professeur Houzé, spécialiste en parasitologie à l’hôpital Bichat. Youyou Tu obtient le prix Nobel de physiologie en 2015 pour avoir extrait la molécule d’artémisinine, aujourd’hui principal composant de la majorité des médicaments commercialisés contre l’infection au falciparum, déclencheur du paludisme. Plusieurs études démontrent cependant que c’est bien l’artémisinine combinée avec d’autres molécules qui garantit l’efficacité maximale du traitement.

La seconde thèse pro artémisia se base sur une étude menée sur 957 patients au Congo en 2018[1] par des chercheurs africains, américains et européens. Elle affirme que les deux traitements fonctionnent (allopathique et phytothérapeutique) mais avec une efficacité supérieure pour le traitement naturel qui éliminerait 100% des traces du plasmodium dans le sang, entre le 4ème et le 7ème jour de consommation de tisane d’Artémisia. Encore plus impressionnant l’étude révèle que « la disparition de la fièvre à nécessité 48h pour l’ASAQ -Atesunate-amodiaquine- et 24h pour l’Artémisia ». Plusieurs objections scientifiques sont soulevées par les chercheurs qui estiment qu’elle ne répond pas aux critères d’essais clinique en zone d’endémie. Selon le professeur Houzé elle aurait dû notamment mettre l’accent sur les enfants de moins de 5 ans qui représentent souvent des sujets vierges ; n’ayant pas encore été impaludés.

Par ailleurs, la phytothérapie n’induirait pas d’effets secondaires contrairement aux médicaments, selon cette même étude. « Certes, tout médicament à un revers avec des effets secondaires et c’est le rôle de l’industrie pharmaceutique de sélectionner la molécule qui aura le meilleur effet attendu avec le moins d’effet secondaire associé. Cependant, il est complètement illusoire de penser que les produits dits naturels n’ont pas d’effets secondaires. » tempère le professeur Houzé.

Si l’OMS reconnaît évidemment que les produits pharmaceutiques sont dérivés du principe actif de la plante, elle certifie que l’Artémisia peut aussi induire des résistances ; thèse appuyée par le professeur Houzé : « Il est vrai que la pharmacopée traditionnelle avait permis de repérer cette plante. Alors pourquoi a t-il fallu en sortir un produit synthétique ? Parce que l’efficacité de la plante seule n’est pas maximale et d’en extraire le principe actif est plus efficace et plus facile à administrer à des doses standard ». Le Père Bakary conteste :« Nous sommes habitués à nous soigner avec des plantes en Afrique et nous ne développons aucune résistance ».

Le troisième argument des chercheurs de la Maison de l’Artémisia se base sur les résultats d’une étude américaine conduite par le professeur Pamela Weathers (biologiste au Wocester Polytechnic Institute) qui révèle que les deux variétés d’Artémisia (annua et afra) guérissent le paludisme. Fait surprenant, l’afra ne contiendrait pas d’artémisinine mais d’autres principes actifs qui agiraient de façon combinée. Ce constat permettrait-il d’une part, aux laboratoires de continuer à exploiter l’artémisinine sous forme médicamenteuse et à l’OMS d’autoriser l’utilisation de la variété « afra » comme remède naturel, d’autre part? « La variété Afra étant typiquement africaine, elle n’a pas fait partie des études chinoises de 2015. On ne peut donc rien affirmer pour l’instant. Le Dr. Weathers est certainement en train de l’étudier» précise le professeur Houzé.

Un autre élément de controverse concerne le conditionnement des récoltes d’Artémisia, (sous forme broyée en sachets, ou en gélules au Sénégal) qui est estimé précaire par l’OMS. Le Père Bakary explique : « nous leur répondons que la Maison de l’Artemisia valorise l’utilisation de la plante en tisane et qu’elle nécessite de faire bouillir l’eau à un degré élevé qui stérilise la préparation ». Pourtant le professeur Houzé alerte contre la « soi-disant proxylaxie » que constituerait la poudre d’artémisinine. Elle craint avant tout l’amalgame fait par les touristes français. « Par manque de connaissance on considère que tout ce qui relève de l’artémisia est efficace alors que certaines plantes d’artémisia vendues en France par exemple, n’ont absolument aucune efficacité. Beaucoup de nos patients sont partis en Afrique pour la première fois sous cette plante et ont fait un authentique accès palustre à leur retour ! » Même si le site internet de la Maison de l’Artémisia confirme cette mise en garde pour les sujets étrangers au continent, la communauté scientifique estime difficile de lutter contre ce nouvel effet de mode.

La discordre porte enfin sur un critère d’ordre économique. La Maison de l’Artémisia spécule que le recours à la polythérapie serait un énorme avantage économique pour l’Afrique puisqu’il s’agirait d’un traitement gratuit et adapté au savoir-faire agricole du continent, pour lequel l’augmentation du nombre de sessions de formation à la culture de cette plante délicate serait alors requise. «Regardez l’anarcade ! En 2000, la Côte d’ivoire en produisait 90 000 tonnes annuelles contre 750 000 aujourd’hui. Quand la population aura compris l’intérêt de l’Artémisia, ça ira tout seul. C’est une question de temps» a affirmé un député ivoirien présent à la session de formation à Adzopé.

« Il est rapporté que les feuilles séchées d’artémisia sont désormais vendues très chères sur les marchés africains, voire plus que les traitements allopathiques. Cela peut devenir un business» conteste le Professeur Houzé.

Le débat n’est donc pas tranché sur cette question cruciale pour le continent. Au niveau mondial, le nombre de décès dus au paludisme a été estimé par l’OMS à 435 000, contre 451 000 en 2016 et à 607 000 en 2010. Les enfants de moins de 5 ans sont les plus vulnérables face au paludisme. En 2017, ils ont représenté 61 % (266 000) des décès associés au paludisme dans le monde.

 (https://www.who.int/malaria/media/world-malaria-report-2018/fr/)

[1] Comparaison d’efficacité par un essai clinique aléatoire d’envergure en double aveugle entre des tisanes d’Artémisia annua ou d’Artémisia afra et l’artesunate-amodiaquine (ASAQ) dans le traitement du paludisme à Plasmodium Falciparum.

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